« Mon enfant n’est pas (très) sociable… C’est grave ?! « 

Source photo : http://scarlett31.over-blog.com/

Retrouvez cet article publié dans la revue parentale Infobébés / Infocrèche de février 2015.

En ce 21ème siècle, se montrer sociable et à l’aise en groupe semble être devenu une norme, voire un idéal. Au point que les tout-petits de nature plus discrète, qui dérogent à la règle, tendent à inquiéter leurs parents… A tort ou à raison ?

Nous sommes un dimanche. Vous êtes assise sur un banc, dans un parc où gravitent des dizaines d’enfants. Vous apercevez Mathilda, une petite fille souriante, qui parcourt allègrement l’espace en long en large et en travers, au gré de ses échanges avec les autres enfants. Un petit garçon se met à pleurer juste à côté d’elle ? Elle court lui chercher sa tétine avant de la lui mettre en bouche, tout en lui caressant le visage. Quelques minutes plus tard, une petite fille vient lui apporter un joli camion rouge. Elle le saisit, et se carapate à l’autre bout du parc en riant, vérifiant que cette enfant est bien en train de la poursuivre, coûte que coûte. Quelques instants plus tard, vous apercevez Chloé, une enfant du même âge, qui, quant à elle, reste en retrait du groupe d’enfants. Seule. Elle est en train de mettre tout en œuvre pour construire que l’espèce de tour de sable qu’elle vient de mettre sur pied, ne s’effondre pas soudainement. Chloé regarde même d’un mauvais œil les enfants turbulents aux alentours qui seraient susceptibles d’anéantir son bel ouvrage ! Décryptage de la situation ? Mathilda semble plus sociable, plus ouverte, plus extravertie que Chloé. Elle est davantage tournée vers l’extérieur, à la recherche de stimulations, et semble d’ailleurs se ressourcer dans le contact avec les autres enfants. A l’inverse, Chloé se révèle plus autonome, plus introvertie. Manifestement, elle semble là puiser une grande partie de son énergie et de son plaisir dans la solitude et le calme. Laquelle de ces deux petites filles a un comportement le plus adapté ? Aucune. Un comportement plus sociable n’est ni mieux, ni moins bien. Il est juste différent. Pour autant, nombre de parents s’efforce de rendre leur enfant sociable et en viennent même à s’affoler quand celui-ci se révèle solitaire ou discret…

La crèche, lieu de sociabilité par excellence ? Non !

C’est un fait : la sociabilité est, dans nos sociétés occidentales, particulièrement valorisé. Qu’il s’agisse d’adultes ou d’enfants, les individus trop introvertis, trop discrets ou trop calmes tendent à constituer, pour le commun des mortels, un genre de personnalités de seconde zone, évoluant dans l’ombre des personnes plus extraverties, plus bavardes, ou plus expansives. Trop souvent, les adultes discrets sont relégués au rang d’individus coincés, sérieux, ennuyeux, voire associables… ! Au point que nombre d’entre vous, jeunes parents, soucieux de l’avenir et de l’intégration future de votre bout’ chou dans notre société, anticipent cette affaire « d’ouverture sur les autres »… dès le berceau. L’objectif ? Développer et cultiver sa sociabilité, coûte que coûte. Pour beaucoup, l’entrée en crèche collective en est la clef de voûte. « J’ai un petit garçon de 3 mois, mon tout premier. Je ne me vois pas du tout le confier à une assistante maternelle. Ce que je souhaite par dessus tout, c’est d’obtenir pour lui une place en crèche : il sera stimulé, accompagné, éveillé par plusieurs professionnelles. Et surtout, il évoluera avec plein d’autres enfants de son âge. Non seulement, ce contact quotidien avec ces enfants va le sociabiliser, mais en plus il lui fera intégrer, dès le début de sa vie, les règles de vie en collectivité… Une chance pour lui ! » nous confie Barbara, maman de Loïc, 3 mois (Carrières-sur-Seine, 78).

Halte-là ! Saviez-vous que cette réputation positive de la collectivité, largement répandue dans les familles, ne fait pas l’unanimité ? Nombre de professionnels de la petite enfance se révèlent moins enthousiastes quant au principe même de la crèche, pour les très jeunes enfants. Au point que certaines villes françaises aient décidé de supprimer la première année de crèche, dans l’intérêt des enfants. En effet, à seulement quelques mois, un tout-petit a besoin d’un adulte rien que pour lui, ou presque, pour bien évoluer dans notre monde et se sociabiliser à son rythme. Un adulte qui va pouvoir le prendre dans les bras, lui parler, le nourrir, l’endormir, le changer, lui raconter une histoire quand il en aura besoin, et non quand ce dernier sera disponible, car sollicité par plusieurs autres enfants… Le contact avec un ou deux autres enfants, comme ce pourrait être le cas chez une assistante maternelle ou une nounou, répond donc davantage à ses besoins fondamentaux et suffit largement à développer sa fameuse sociabilité. De toute façon, rappelons-le, le processus de socialisation d’un enfant ne s’amorce pas à l’entrée en crèche, mais à l’étape même où l’enfant entre en contact avec une toute autre personne que sa maman : le papa, le petit voisin, la grande soeur, le tonton, la mamie, le cousin… Et la liste est longue !

Les chiens ne font pas des chats…

Malheureusement, ou heureusement, il n’existe pas de livre de recettes pour rendre un enfant sociable. Vous aurez beau déployer tout un tas de stratagèmes aussi élaborés les uns que les autres, il n’est pas certain à 100% que votre loustic décroche la palme de la sociabilité, telle une célébrité américaine extravertie dans un show télévisé ! Commençons par le commencement. Chaque enfant vient au monde déjà pourvu de son propre tempérament, qui est en partie déterminé génétiquement. Une base sur laquelle, vous en conviendrez, il est guère possible d’agir. Après quoi va se développer, tout au long de sa vie, de ses rencontres et de ses expériences, sa fameuse personnalité…. plus ou moins marquée par l’extraversion et la sociabilité. Sachant que celle-ci est d’ailleurs influencée par votre propre personnalité. Eh oui, qu’à cela ne tienne, en tant que parent, vous demeurez son premier modèle ! Comme le dit si bien le proverbe, les chiens ne font pas des chats. « Préoccupée par le manque de sociabilité de ma petite Manon, je suis allée consulter le psychologue de la crèche où elle était accueillie. En effet, j’avais l’impression qu’elle ne se défendait jamais en cas de conflit et qu’elle jouait peu avec les autres enfants. Pendant l’entretien, il m’a demandé si je me considérais moi-même comme une personne sociable. La réponse est… non, bien entendu ! Pour être honnête, je souffre beaucoup de ma grande introversion ! » témoigne Jacqueline, maman de Manon, 2 ans, et Jules, 5 ans (Franconville, 95). En effet, pour certains parents, espérer que son enfant soit sociable et ouvert alors qu’eux-mêmes ne le sont pas nécessairement peut être une manière, plus ou moins consciente, de compenser, de « réparer » un trait de personnalité qui les fait souffrir…

Les enfants discrets ont eux aussi leurs points forts !

Taratata ! Il est temps de se décomplexer et de rééquilibrer la balance : ce n’est pas parce que votre enfant ne se défend pas dans les conflits à 3 ans qu’il sera le souffre-douleur de son entreprise à 33 ans. De même, ce n’est pas parce qu’il préfère empiler seul ses cubes à 2 ans, dans un coin de la pièce qu’il sera incapable de faire rire des invités à une soirée ou de manager une équipe à 42 ans ! Qu’on se le dise, pour un tout-petit, comme pour un adulte, avoir le goût pour la solitude et le calme n’est pas un signe de pathologie, ni un synonyme de souffrance en société, bien au contraire. Les enfants discrets et solitaires ont eux aussi d’innombrables et précieux atouts. Un exemple : sans doute avez-vous remarqué que les enfants plus discrets se révèlent souvent également plus observateurs, dotés d’un sens aigu de l’analyse des situations. Régulièrement, ils sont remarqués pour leur grande sensibilité et leur réelle autonomie. Autant de qualités précieuses en société. Puis, une fois adultes, les études en psychologie soulignent que les personnalités plus introverties font de très bons dirigeants et d’excellents experts de leur domaine, sollicités pour leur sagesse, leur stabilité, et leur profondeur.

Comme le souligne ironiquement Susan Cain, auteur de « La force des discrets : le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard » (2013, JC Lattès), « Ni e=mc2, ni le Paradis Perdu ne sont l’oeuvre d’un fêtard ! » Elle poursuit : « Darwin faisait de longues promenades seul dans les bois et déclinait avec insistance les invitations à dîner. Steve Wozniak a inventé le premier ordinateur Apple assis seul dans son bureau. Lui-même dit qu’il ne serait jamais devenu un tel expert s’il n’avait pas été trop introverti pour quitter sa maison ! ». Fin mot de l’histoire : à moins que votre enfant ne se coupe du monde et qu’il fuit le moindre contact, même avec son entourage proche, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. D’autant plus qu’un enfant est rarement 100% du temps introverti ou extraverti. La grande majorité d’entre eux, comme pour nous autres les adultes, oscillent entre les deux pôles, selon le contexte et leur humeur du jour.

Vous l’aurez compris, il est inutile de vous tracasser du manque de sociabilité de votre enfant. Au contraire, permettez-lui d’affirmer sa personnalité comme elle est, riche de ses atouts et de ses maladresses. Ni la sociabilité, ni la discrétion ne sont à dénigrer ou à encenser, car ni l’une, ni l’autre ne sont des qualités ou des défauts. Comme le souligne si bien Oscar Wilde, « Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris ». Idem pour les tout-petits… !

« Tout est une question de mode, et de culture »

«Cette mode des personnalités sociables et extraverties est assez récente. Il y a un siècle, même aux Etats-Unis, on appréciait l’introversion. La culture anglaise était prédominante et le self-control nécessaire. Puis, avec l’émergence de la mondialisation industrielle, il est devenu préférable d’adopter une attitude de « gagnant » pour bien évoluer. Toutefois, dans certaines sociétés asiatiques, la discrétion et la retenue sont toujours particulièrement valorisées. Alors pourquoi ne pas défendre ici une même attitude? »

Laurie Hawkes, psychologue, co-fondatrice de l’Ecole d’Analyse Transactionnelle et auteur de l’ouvrage « La force des introvertis. De l’avantage d’être sage dans un monde survolté » Eyrolles, 2013.

« Elle s’est métamorphosée en grandissant ! »

« Je suis mère d’une femme de 35 ans, qui elle-même est maman de 2 adorables enfants de 2 et 4 ans. Je me souviens que ma fille était très inhibée et introvertie, quand elle était enfant. On m’avait d’ailleurs reproché de trop la « couver », d’en faire une-petite-fille-à-sa-maman, qui n’était à l’aise qu’en ma présence. Ironie du sort, une fois qu’elle s’est émancipée, adulte, elle est devenue une femme ultra sociable, affirmée, populaire, parfaitement à l’aise devant un auditoire. Tout l’opposé de moi ! Je ne la reconnaissais plus !»

Henriette, maman de Claudia, 35 ans, et grand-mère de Mathieu, 2 ans et Simon, 4 ans. Taverny, Val d’Oise.

4 commentaires sur “« Mon enfant n’est pas (très) sociable… C’est grave ?! « 

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  1. Vous pouvez pas savoir ce que ça m’a fait du bien de lire cet article !je suis maman d’une petite de 2 ans, qui a beaucoup de mal à s’adapter au jardin d’enfants ou à toute nouvelles situations, et effectivement cela m’inquiète énormément. ….

    1. Cet article me fait presque pleuré, car je suis aussi maman d’une fille de 2ans qui se montre très discrete a toute nouvelles situations, et je pense que la meilleur façon d’aimer nos enfants est de les respecter et leur faire confiance et de les laisser devenir ce qu’ils sont!

      1. Merci à vous deux pour vos retours émouvants. Je suis ravie que cet article puisse vous soulager et vous permettre de prendre du recul sur le profil de votre enfant.
        Je vous souhaite, à vous et votre enfant, une très belle continuation et épanouissement dans notre monde !
        Héloïse

  2. Quelle coïncidence, je viens de terminer le livre de Susan Cain et je n’avais même pas fait le lien avec la timidité de mon fils qui me cause du soucis dernièrement…Votre article est vraiment bien écrit et vient de m’aider à mettre les choses en perspective. Merci!

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