Quand la mondialisation nous rend fous

Retrouvez cet article publié sur le site du Cercle Psy.

La mondialisation n’a pas fini de faire parler d’elle : la voici accusée d’affecter notre santé mentale, en précarisant les liens sociaux. Quelles sont les pathologies mentales qui pourraient résulter de la mondialisation ? Dans quels pays, chez quels individus ? Réponses de Jean Furtos, psychiatre et président du Congrès des 5 continents qui s’est tenu sur la question cet automne à Lyon.

Vous estimez que la mondialisation peut entraîner des pathologies mentales. Lesquelles ?
Sur un plan collectif, la mondialisation peut occasionner une importante solitude, un manque de confiance en l’avenir pouvant aller jusqu’à la dépression de masse, ou encore des formes de paranoïa, sous l’apparence du racisme par exemple, dans lequel l’autre apparaît comme radicalement différent et dangereux. De manière générale, il faut savoir que les problématiques auxquelles nous sommes actuellement soumis sont majoritairement des problématiques de masse. C’est également le cas du stress au travail, bien qu’il puisse être traité sur un plan individuel. Dans ce sens, il est réducteur d’aborder ces pathologies seulement sous un angle individuel, comme si l’individu était « hors contexte ».

Quels individus sont les plus à risque ?

Tous les individus sont à risque, dans la mesure où la mondialisation est globale ! En termes de santé mentale, les risques peuvent se situer aux deux extrémités : chez les plus pauvres et chez les plus riches. Certains sont exclus socialement pour leur pauvreté, leur non accès à la culture, leur difficulté à accéder à un emploi, à un logement. Mais d’autres le sont au contraire par une obligation d’excellence. Dans ce sens, l’individu peut être confronté à une exclusion « par le haut » comme « par le bas ». Actuellement, nous nous focalisons majoritairement sur la mauvaise précarité : celle qui brise la confiance en soi, en autrui, et en l’avenir, et qui plonge l’individu dans un désastre psychologique, somatique et financier. Toutefois, il existe en regard une saine précarité dont personne ne parle. Cette dernière constitue un lien, une interdépendance positive à l’autre. Dans ce sens, être (naturellement) précaire signifie : je ne peux pas vivre sans l’autre, je suis mort sans l’autre. N’oublions pas que l’être humain est avant tout un être social. Aujourd’hui, le néolibéralisme financier affecte justement cette bonne et saine précarité qui nous lie les uns aux autres. Et le basculement entre la bonne et la mauvaise précarité se fait au moment même où les individus perdent confiance dans les politiques, dans les autres et dans l’avenir. De ce fait, ils s’isolent.

Dans quels pays les effets psychosociaux de la mondialisation vous paraissent-ils les plus préoccupants ?

La mondialisation affecte tous les pays, qu’ils soient riches, pauvres, ou encore émergents, pour la principale raison que la mondialisation… mondialise les effets. Ceux-ci sont particulièrement préoccupants dans les pays d’Afrique dans lesquels la désorganisation de la famille brise les liens claniques, appauvrit les communautés et conduit les enfants et les adolescents à travailler et à vivre dans les rues des mégapoles africaines. La situation est également critique en Inde mais aussi en Chine, pays dans lequel le taux de suicides est l’un des plus élevés au monde. Les pays qui bénéficient de structures collectives solides et qui résistent de ce fait un peu plus à l’atomisation de l’individu, se révèlent quant à eux – en théorie – un peu moins affectés.

Pourriez-vous illustrer la manière dont le manque de confiance en l’avenir social, économique et politique d’un individu vient affecter la qualité de ses liens humains ?

Je connais un homme qui souffrait considérablement du mode de management de son lieu de travail : il se plaignait régulièrement de douleurs à la tête, tandis que sur les traits de son visage se dessinait continuellement une grande souffrance. Un jour, à ma grande surprise, je le vois complètement transformé, heureux. Il était un autre homme. Spontanément, je l’interroge sur la raison de ce changement. Il me répond : « J’ai décidé de me fiche de mon travail et de m’occuper seulement de ma famille et de mes vacances ». Ce clivage entre le professionnel et le personnel constitue pour cet homme un mécanisme de survie, dont les conséquences peuvent pourtant lui être néfastes. Car en se coupant d’une souffrance professionnelle, cet individu se coupe également de ses camarades de travail, du travail lui-même, ainsi que du bel ouvrage qu’il devait assurer dans le cadre de son entreprise. Avec le temps, cet abandon du professionnel pourrait entraîner un surinvestissement au niveau de sa famille : cet homme risque d’être davantage irritable à la maison, d’attendre plus de la part de ses enfants, d’accueillir plus difficilement les remarques de sa femme… L’équilibre entre le personnel et le professionnel serait donc rompu, et la famille deviendrait un lieu de surinvestissement et de compensation. Cet exemple illustre parfaitement comment la perte de confiance d’un individu en son avenir professionnel vient affecter la qualité de ses liens aux autres. De manière générale, il est plus sain qu’un individu soit indigné et qu’il se révolte, plutôt que résigné.

Le Congrès des 5 continents que vous avez organisé sur le sujet a été une première mondiale. Quelle est son origine ?

Ce congrès est à l’initiative de l’Observatoire National des Pratiques en Santé Mentale et Précarité, dont je suis le Directeur Scientifique. Son objectif ? Déterminer à quel point, dans une dimension collective, le contexte social peut faire l’objet de souffrances chez les individus. Initialement, dans les années 1990, nous nous sommes intéressés aux individus en marge et en situation financière précaire, tels que les sans-abris ou encore les chômeurs de longue durée. Nous avons progressivement élargi notre expertise aux individus à la situation financière satisfaisante, mais tout de même susceptibles de développer une souffrance au travail en rapport avec le management. Car quelle que soit la situation financière, nous retrouvons en effet une même fragilité du lien social entre les individus. Dans ce sens, la pauvreté nécessite d’être distinguée de la précarité. La pauvreté, c’est avoir peu. La précarité, c’est avoir peur de perdre les objets sociaux, tels que son argent, son travail, son logement, sa famille, son statut… Cela ne signifie pas que les plus pauvres n’ont pas de problèmes. Dans ce contexte, cela signifie précisément que quel que soit leur statut dans la société, les individus sont susceptibles de souffrir d’un même manque. Puis, nous sommes allés encore plus loin et avons alors abordé un contexte global dans lequel sont rassemblés les cinq continents : le contexte de la mondialisation dans le cadre du néolibéralisme. Notre angle d’approche de la mondialisation est inédit, dans le sens où nous ne l’abordons pas uniquement par ses effets économiques (tels que l’enrichissement, la faillite, l’accroissement des inégalités), mais également et surtout par ses effets psychosociaux.

Ce congrès, qui réunissait 45 pays, s’est achevé par une déclaration commune. Avez-vous eu des difficultés à établir un consensus ?

En effet, quelques désaccords ont émergé notamment pour la rédaction de la Déclaration de Lyon. Une partie des Américains jugeait cette déclaration trop violente, tandis qu’une autre l’estimait tout à fait convenable. Il est vrai que nous l’avons écrite dans un esprit latin, mais toujours en étroite collaboration avec les Anglo-saxons. De manière générale, nos collègues asiatiques approuvaient nos points de vue. Les divergences nous permettent alors d’affiner la communication de nos idées, dans l’espoir que celles-ci soient positivement entendues par les décideurs économiques et la communauté internationale. Nous prévoyions d’introduire la notion de « capital » humain, social ou encore psychologique. Ce jargon, propre à la pensée dominante, paraîtrait plus audible, moins persécutoire, et aurait ainsi plus de chance d’être positivement accueilli.

A l’issue de ce congrès, quelles actions concrètes proposez-vous ?

De multiples démarches destinées à cultiver les liens sociaux ont été envisagées. Prenons l’exemple des rénovations urbaines, ou encore des catastrophes naturelles, collectives. Dans ces contextes, les politiques relogent chacun des habitants de manière isolée, sans tenir compte des éventuelles relations qui les lient à leurs voisins. Or, cette approche réductrice peut faire l’objet de souffrances chez ces individus. En effet, le partage d’un même lieu de vie entraîne bien souvent l’apparition de liens sociaux et affectifs, qu’il est nécessaire de conserver. L’un de nos objectifs est alors d’humaniser ces relogements et de travailler, non pas uniquement avec l’individu ou la famille, mais également avec le groupe, dans l’espoir d’une meilleure résilience.

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