Faut-il le laisser jouer avec une tablette ?

Article publié dans la revue Sciences Humaines  (Grands Dossiers n°39 – juin 2015)

Télévisions, tablettes, ordinateurs… Les écrans ne cessent de fleurir dans l’univers des jeunes enfants, alors que les spécialistes déconseillent l’usage de l’écran avant l’âge de 3 ans. Quels risques encourt l’enfant ?

 

Nathan, 18 mois, écarquille les yeux et esquisse une mimique concentrée – la bouche entrouverte – comme s’il venait de saisir la complexité de la théorie du big bang. En fait, il vient tout juste de déverrouiller une tablette tactile. De son petit doigt potelé, il appuie sur les icônes, lance des vidéos, et fait défiler des images en caressant l’écran. Ses parents le regardent d’un œil admiratif, trouvant leur chérubin fort habile. Ironie du sort : sur YouTube, nous pouvons voir un chat essayant d’attraper un petit poisson virtuel à l’aide de sa patte droite, sur une tablette, avec une adresse comparable à celle de Nathan ! C’est un fait : les concepteurs de ces joujoux numériques ont su créer un produit à la portée d’une poignée de mammifères, le bébé humain compris.

Une exposition aux écrans de plus en plus massive

Le constat des professionnels de la petite enfance est unanime : le contact avec les écrans est de plus en plus précoce, de plus en plus prolongé. Celui-ci peut d’ailleurs s’opérer de manière indirecte dès la maternité, lorsque la télévision vient s’immiscer dans l’intimité des tout premiers échanges entre une maman et son nouveau-né. Quelques mois plus tard, l’enfant devient un consommateur à part entière, pouvant passer des heures entières avec une télécommande ou une tablette à la main. Véritable baby-sitter d’appoint, l’écran captive le petit spectateur, octroyant aux parents débordés la liberté provisoire de vaquer à leurs occupations. Pendant ce temps, les entrepreneurs intrépides se frottent les mains : le marché de la tablette pour bébés est né. Leur objectif annoncé ? Stimuler l’intelligence et les apprentissages des tout-petits. Une perspective qui ne manque pas de séduire les parents. Pour autant, ces mêmes concepteurs sont parfois les derniers à mettre une tablette entre les mains de leurs propres enfants, Steve Jobs et quelques dirigeants de la Silicon Valley en tête. Comment expliquer un tel paradoxe ?

Pour le savoir, rien de tel que de se plonger dans la tête d’un enfant de moins de 3 ans…

Tablettes et bébés ne sont pas compatibles

Contrairement aux idées reçues, le jeune enfant n’a pas besoin d’un environnement sophistiqué pour s’épanouir cognitivement. Son intelligence, qu’on dit intelligence sensorimotrice, décrite par Jean Piaget, se développe avec l’expérimentation de son environnement par ses sens : le toucher, la vue, l’odorat, l’ouïe, le goût. « Quand un enfant tient en main un cube en bois, qui a un poids particulier, ses muscles calibrent sa perception du monde autour de lui. Or, dans une tablette, le crocodile, l’éléphant et la fleur auront tous le même poids, le même goût, la même odeur », souligne le pédopsychiatre Bruno Harlé. Résultat : les tablettes offrent finalement une stimulation plutôt pauvre. Un autre élément se révèle indispensable dans le développement de l’intelligence : l’interaction. Au cours d’un échange avec un enfant, l’adulte adapte instinctivement le choix de ses mots, il reformule ses propos inexacts, et n’hésite pas à lui faire répéter. Ces feed-back sont précieux pour le bon développement du langage et des interactions sociales. Or, cet accordage émotionnel entre le bébé et son interlocuteur ne peut justement pas être exécuté par un robot, qu’il ait l’apparence d’un petit hamster ou d’un lapin souriant, que la tablette soit dite interactive ou non. « Je crains qu’un piagétisme un peu succinct ait été mal interprété. Certes, le bébé doit être actif pour apprendre (ce qui peut être le cas lorsqu’il est face à une tablette). Or, un bébé n’apprend pas forcément s’il est actif ! », rappelle le psychologue Roger Lécuyer. Sans oublier que la tablette comme la télévision « bombarde l’enfant et l’habitue à une forte intensité de stimulations », ajoute B. Harlé. Conclusion : ces engins ne permettent pas de booster leurs capacités cognitives, ni d’en faire des petits Einstein. Mais sont-ils au moins sans danger pour leur développement ?

Un usage qui n’est pas sans risque pour le développement

Les autorités publiques alertent régulièrement sur les méfaits de la télévision, qui ont été largement confirmés par la recherche. Plus de doute : « Regarder la télévision (…) peut entraîner chez les bébés des troubles du développement tels que la passivité, retards de langage, agitation, troubles du sommeil, troubles de la concentration et dépendance aux écrans », résume le Conseil supérieur de l’audiovisuel. Les fameuses tablettes tactiles, quant à elles, ne sont pas encore passées dans la moulinette de la recherche scientifique. C’est donc vers le terrain que nous devons nous tourner pour mieux appréhender leurs effets. La psychologue Sabine Duflo constate quotidiennement les méfaits de ces machines sur le comportement et le développement cognitif de ses petits patients. Car le parent ou l’adulte attentif restent les meilleurs stimulateurs de l’intelligence du bébé. Ces enfants qui souffrent de difficultés attentionnelles, de troubles du comportement, d’agitation, de difficultés d’endormissement, de retard de langage sont souvent surstimulés par l’écran. « Lorsque les parents suivent mes recommandations de limitation du temps d’écran, des effets bénéfiques sont rapidement observables, surtout chez les plus petits ! », témoigne cette psychologue clinicienne. Loin d’être un cas isolé, cette observation est le lot commun de nombreux professionnels de terrain, familiers de ces problématiques. À présent, on comprend mieux pourquoi S. Jobs et certains de ses acolytes, experts du numérique, avaient délibérément fait le choix de ne pas offrir de tablette high-tech à leurs rejetons pour Noël…

Gare à la sur-stimulation !

La perspective de rendre son enfant plus intelligent que la moyenne est d’actualité, au point de devenir est l’obsession n° 1 de certains parents. La mention « jouet éducatif » est omniprésente sur les emballages. Désormais, les jouets clignotent, vibrent, bavardent, chantent, marchent, glissent, sautent… extirpant sans vergogne le bébé de son exploration spontanée de l’environnement. À ce titre, Kathy Hirsh-Pasek rappelle que ce n’est pas au jouet de commander à l’enfant, mais à l’enfant de commander au jouet  (1). S’il est entendu que les stimulations sont nécessaires au développement de l’intelligence, une certaine surstimulation peut engendrer la passivité, explique Roger Lécuyer : « Quand quelque chose intéresse un bébé, il va l’observer activement, bien plus qu’on le pense. Si on surstimule un enfant, on peut être à contretemps et lui imposer une stimulation qui ne l’intéresse pas. En laboratoire, on veille d’ailleurs toujours à ce que le bébé pilote lui-même le temps de présentation des stimuli. Car imposer une stimulation est beaucoup moins porteur d’apprentissages  (2) ! »

Mais les entreprises de jouets ne l’entendent pas de cette oreille… Pas plus que beaucoup de parents : la réussite de l’enfant signe la réussite de ses parents. Dès lors, Chantal de Truchis s’interroge : « à la crèche, on les prépare à la maternelle. À la maternelle, on les prépare au CP. Mais quand seront-ils vraiment eux-mêmes (3) ? »

 

NOTES

  1. Roberta M. Golinkoff et Kathy Hirsh-PasekHow Babies Talk. The magic and mystery of language in the first three years of life, Dutton, 1999.
  2. Roger LécuyerLe Développement du nourrisson, Dunod, 2004.
  3. Chantal de TruchisL’éveil de votre enfant. Le tout-petit au quotidien, rééd. Albin Michel, 2009.

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