A-t-on raison d’enseigner (encore aujourd’hui) la théorie de « l’angoisse du 8ème mois » ?

Sous un angle historique, sans aucun doute.
Sous un angle scientifique actuel, sûrement pas.

Je vous explique pourquoi.

La théorie de l’angoisse du 8ème mois est développée par René Spitz sur la base de ses observations dans les années 1930 ; une période où les nourrissons pouvaient être opérés sans anesthésie (preuve que l’on méconnaissait la psychologie du bébé).

À l’époque, cette théorie était novatrice.

L’est-elle toujours 90 ans plus tard et après l’explosion des connaissances scientifiques sur la psychologie du bébé ? Non !

Reprenons les piliers de cette théorie, un à un. 

  • Non, le bébé ne commence pas à distinguer les visages familiers des visages inconnus à 8 mois. Les études mettent en évidence que dès 4 jours de vie (!!) il peut reconnaître le visage de sa mère mais aussi des autres personnes avec lesquelles une brève interaction vient d’avoir lieu.

 

  • Non, le bébé n’acquiert pas la « permanence de l’objet » à 8 mois. Il le fait, là aussi, bien plus tôt. Dès 1985 (il y a 40 ans !), des travaux soulignent que cette compétence est présente chez le bébé de 5 mois. Depuis, des études ont observé cette compétence à 3 mois voire même à 2 mois !

 

  • Non, un bébé n’est pas en fusion avec sa maman incapable de distinguer son propre corps jusqu’à 8 mois. Dès quelques jours de vie, il parvient à reconnaître implicitement son propre corps. C’est à l’expérience du « double toucher » menée dans les années 1990 que l’on doit ce constat.

 

On confie aux pros de la petite enfance la responsabilité d’accompagner nos enfants dans les trois premières années de leur vie, une période de grande vulnérabilité.

Leur rôle est précieux et essentiel.

Ne pensez-vous pas que ces professionnel(le)s méritent une formation basée sur des connaissances scientifiques actuelles et non sur des données datant de 90 ans ?

Mais alors, si « l’angoisse du 8ème mois » n’existe pas, que vit vraiment un bébé à cet âge ? 

Le 18 juin 2025, j’ai dédié un post sur mes réseaux à la déconstruction de la théorie de l’angoisse du 8ème mois ; la confrontant aux connaissances scientifiques actuelles. Ce post a fait BEAUCOUP réagir.

Nombre de professionnels m’ont posé une même question

« Si le bébé ne vit pas d’angoisse du 8ème mois, alors il se passe quoi à 8 mois ? Comment expliquer qu’il change parfois de comportement ? ».

C’est une excellente question ! Déjà, rappelons qu’il s’agit une période où le bébé change considérablement dans sa façon de comprendre et d’interagir avec son entourage (dans le jargon psy, on dit qu’il vit un grand tournant dans son développement « socio-cognitif »).

Je vous explique.

Vers 9 mois, le bébé commence à manifester ce qu’on appelle « l’attention conjointe », c’est-à-dire qu’il parvient désormais à partager son regard avec un adulte sur un même objet (un livre) ou un même événement (un enfant qui danse devant eux).

Entre 8 et 10 mois, le bébé commence aussi à pointer du doigt les objets ou les personnes qui l’intéressent (c’est le début du pointage).

Mais ce n’est pas tout !

Son système d’attachement est lui aussi en pleine évolution.

Vers 6 et 9 mois, le bébé commence à montrer une préférence plus nette pour les personnes qui prennent soin de lui au quotidien, comme ses parents ou ses proches. Il leur adresse plus de sourires, leur tend davantage les bras pour être porté, cherche leur regard…

 

Vers 8-9 mois, le bébé commence aussi à se déplacer et à explorer par ses propres moyens le monde qui l’entoure. Il explore, puis revient se blottir quelques instants sur les genoux de sa figure d’attachement… avant de repartir découvrir le monde.

La distance avec son adulte phare peut générer chez lui un sentiment d’insécurité.

 

Bref, vous l’aurez compris, vers 6–10 mois, le bébé vit tout un tas d’évolutions dans sa relation aux autres et au monde. Certains comportements inédits peuvent alors émerger.

 

Conclusion :

Les nouveaux comportements des bébés vers cet âge s’expliquent par plusieurs facteurs combinés les uns aux autres, et non par une seule cause ou théorie !

 

Sources / Pour aller plus loin :

Pascalis, O., de Schonen, S., Morton, J., Deruelle, C., & Fabre-Grenet, M. (1995). Mother’s face recognition by neonates: A replication and an extension. Infant behavior and development, 18(1), 79-85.

Coulon, M., Guellai, B., & Streri, A. (2011). Recognition of unfamiliar talking faces at birth. International Journal of Behavioral Development, 35(3), 282-287.

Baillargeon, R. (1987). Object permanence in 3.5- and 4.5-month-old infants. Developmental Psychology, 23(5), 655–664.

Baillargeon, R., Spelke, E., & Wasserman, S. (1985). Object permanence in five-month-old infants. Cognition, 20(3), 191–208.

Baillargeon, R. (2004). Infants’ reasoning about hidden objects: evidence for event‐general and event‐specific expectations. Developmental science, 7(4), 391-414.

Rochat P., Goubet N., « Connaissance implicite du corps au début de la vie », Enfance, 3, 2000, 275-286.

Rochat, P., & Hespos, S. J. (1997). “Differential Rooting Response by Neonates: Evidence for an Early Sense of Self”. Early Development & Parenting, vol. 6 (2), 150, 1-8.