Port du masque en crèche : quel impact sur les enfants ? A quels signes doit-on rester vigilants ?

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Voici un argumentaire scientifique que j’ai co-écrit avec Josette Serres, ingénieure de recherche sur le bébé au CNRS, en partenariat avec l’association « Ensemble pour l’éducation de la petite enfance » et le site « Enfance et Covid« . Pour télécharger la fiche de cet argumentaire et l’imprimer à destination des professionnels et/ ou des parents, cliquez ICI.

PRÉAMBULE

Il ne s’agit pas d’être pour ou contre le masque mais de trouver des solutions pour concilier les gestes qui nous  protègent contre le virus et les conditions essentielles au bon développement cognitivo-social des enfants. On ne doit pas avoir à choisir entre la peste et le choléra ! Le port du masque et les gestes barrières ne doivent jamais freiner ces apprentissages. Il faut intelligemment combiner les deux.

Nous souhaitons alerter les professionnels de la petite enfance sur les périodes critiques du cerveau  au cours desquelles s’acquièrent des compétences essentielles pour vivre en société. L’ensemble de nos arguments reposent sur des recherches scientifiques récentes.  La première année est décisive et l’enfant ne pourra  pas la redoubler !

1/ Trajectoires pour intÉgrer le monde des humains : Pourquoi le port du masque chez les professionnels de la petite enfance est inquiétant

  • Pour survivre, le bébé doit très vite être capable de reconnaître ses congénères : (Tanaka, 2014)[1]
  • C’est l’association de la région des yeux, du nez et de la bouche qui permet l’identification de l’expression faciale. Dès la naissance, la bouche (zone inférieure du visage) apparaît être un meilleur indice que les yeux et les sourcils (partie supérieure du visage) dans la discrimination des expressions faciales de l’interlocuteur (Field, 1982 et 1983[2]). Quelles que soient les caractéristiques ethniques, la bouche paraît être un meilleur indicateur pour déceler l’expression faciale de l’interlocuteur (recherche interculturelle de Yuki, 2007[3]).
  • Une fois les modes de reconnaissance acquis, le bébé pourra différencier les visages familiers des visages inconnus, ce qui est vital pour sa survie (Sangrigoli et Schonen, 2004)[4]
  • Les recherches portant sur les compétences précoces nous informent que le nourrisson a une attirance naturelle pour les visages souriants et que le sourire permet d’accrocher le regard et l’attention du bébé (Delavallée, 2009)[5]. En retour, le bébé produira des sourires  pour garder à proximité sa figure d’attachement et créer ainsi du lien.
  • Pour communiquer ses besoins, le bébé va très vite apprendre le langage de ses congénères
  • Les bébés sont doués d’une capacité extraordinaire d’apprentissage des langues.

Avant la naissance et jusqu’à 6 mois des recherches montrent que les bébés sont capables de discriminer les sons de toutes les langues. Ils ont « l’oreille absolue ». A partir de 6-8 mois commence un apprentissage accéléré des sons, jusqu’aux 10-12 mois. Durant cette période cruciale, le bébé progresse dans sa langue maternelle mais perd sa capacité à reconnaître les sons spécifiques aux autres langues. Il devient expert de sa langue maternelle. Deux mécanismes entrent en jeu dans cet apprentissage: la distribution statistique des sons et l’interaction sociale. Il est donc primordial de parler directement à son bébé dès ses premiers mois de vie pour un apprentissage efficace de la langue maternelle. Pour P. Kuhl[6], ceci implique des face-à-face à visage découvert.

  • La synchronisation des sons avec les mouvements de la bouche aide à la captation. Des études montrent que l’apprentissage de la langue se fait par le biais d’un adulte présent physiquement et non d’un robot, voire une vidéo. Pas de « tuto » pour apprendre à parler ! (Yeung, 2013)[7]. Avec un appauvrissement de stimulations langagières  nous risquons d’accentuer les inégalités sociales (la fréquentation d’un lieu d’accueil permettant de compenser, dans le cas de certains enfants issus de milieux carencés, les inégalités sociales, en plongeant l’enfant dans un bain de langage stimulant). Une étude[8] montre que dès le 10e mois de vie, l’on peut percevoir des différences de gazouillements selon les langues des parents.

Conclusion : le masque perturbe l’acquisition des fondements de la communication (pour une revue de questions, voir Gliga, 2003)[9]. Comme le souligne Delavallée (2009)[10], les émotions sont au cœur de nos échanges sociaux et les expressions faciales émotionnelles fournissent des informations essentielles. De plus, il existe une fenêtre de temps précise pendant laquelle le cerveau du bébé stocke les sons de sa langue pour produire ensuite ses premiers mots. Ce stock est alimenté par les interactions fréquentes en face à face que le bébé aura eues avec des adultes. 

2/ Points de repères pour évaluer le développement langagier d’un enfant

Durant la première année, le bébé…

  • Émet des vocalises prolongées
  • Tourne la tête pour regarder la personne qui lui parle
  • Exprime clairement, par des mimiques et des cris, son plaisir ou son déplaisir
  • Rit en jouant
  • Réagit à son prénom
  • Attire l’attention des personnes par des gestes et des cris
  •  Prononce des syllabes (ba – da)
  • Prononce des syllabes doublées (baba – dada)
  • Dit un mot de 2 syllabes
  • Secoue la tête pour dire « non »
  • Désigne un objet sur demande et va chercher un objet sur demande

Durant la deuxième année, le jeune enfant…

  • Prononce quelques mots
  • Sait désigner les parties de son corps sur demande
  • Fait des phrases de deux mots, puis de trois mots
  • Utilise son prénom pour parler de lui puis utilise les pronoms « Je », « tu », « il »…

Mise en garde : les différents points de repères ci-dessus ne sont mentionnés qu’à titre indicatif. Nous savons que la trajectoire de développement du langage est particulièrement variable d’un enfant à l’autre.

3/ Les signes qui doivent nous alerter

Point de vigilance : les enfants qui parlent peu ou mal à l’âge de la petite enfance ne rattrapent pas toujours leur « retard ».

Les enfants qui à 24 mois ont moins de 50 mots dans leur lexique en production et/ou ne combinent pas les mots, sont décrits comme présentant un retard de langage (RL) (Rescorla & Schwartz, 1990)[11]. Or, ce retard n’est pas toujours rattrapé : la moitié des enfants présentant un retard de langage à 24 mois aura un niveau de langage inférieur à celui de sa tranche d’âge à 3 ans (Paul, 2000)[12]. Dans la continuité, 82% des enfants de 30 mois qui présentent un retard auront des compétences langagières toujours en-dessous de la moyenne à l’âge de six ans (Capone Singleton, 2018)[13]. Plus précisément, le retard de langage que présentent les enfants à l’âge de deux ans est associé à un lexique plus pauvre à 4 ans et à des plus grandes difficultés scolaires à 5 ans.

Point essentiel à rappeler aux familles : le niveau de langage d’un enfant de 3 ans est prédictif de sa réussite scolaire future.

Une recherche (McIntyre et al., 2017) a évalué les compétences langagières de 731 enfants de 3 ans. Les auteurs ont par la suite croisé ces données avec leurs compétences scolaires à 5 ans, puis avec leur parcours scolaire à 7, 8 et 9 ans. Leurs conclusions : les enfants qui ont un plus faible niveau de langage à l’âge de 3 ans risquent de présenter un retard des apprentissages scolaires et de redoubler une classe. Et ce, quel que soit le sexe de l’enfant, son origine, sa famille, le niveau de revenus de ses parents ou encore le mode éducatif.

Quand s’inquiéter ?

Lorsque pour communiquer, le jeune enfant :

  • émet peu de Babillage
  • n’utilise pas le pointage
  • a des difficultés à suivre du doigt (attention conjointe)
  • présente un repli sur soi
  • appelle peu
  • dort plus que d’habitude
  • fuit la relation

Lorsque pour parler, le jeune enfant :

  • Pas de production de mots isolés à 18 mois
  • N’associe pas deux ou trois mots à 24 mois
  • Est toujours inintelligible au-delà de 24 mois
  • À 30 mois, s’exprime surtout par des gestes et ne comprend pas des simples directives. Il n’utilise pas de courtes phrases.
  • Au-delà de 36 mois, ne sait toujours pas former une phrase (3 mots dont un verbe)
  • N’utilise pas pronom personnel « JE » au-delà de 36 mois
  • crie et parle fort
  • Se met en colère et tape souvent

4/ Pistes pour stimuler le développement langagier 

  • Parler avec l’enfant, les yeux dans les yeux (à la même hauteur), dans un environnement calme/ silencieux et évidemment sans masque
  • Lire des histoires le soir avant de dormir (à inclure dans le rituel d’endormissement)
  • Éviter d’exposer l’enfant aux écrans, quels qu’ils soient (tablette, télévision, ordinateur)
  • Éviter de l’exposer aux jouets électroniques (ou bien enlever les piles !)
  • Jouer avec son enfant
  • Commenter verbalement ses actions
  • Couper la musique de fond ou la radio quand l’enfant est présent
  • Enlever la tétine de la bouche de l’enfant quand on lui parle et quand il parle lui-même
  • Éteindre la télévision quand l’enfant est dans la pièce, même s’il ne la regarde pas
  • Prendre le temps de nommer les objets qui l’entourent et de nommer les objets qu’il pointe du doigt
  • Reformuler les mots et les phrases qu’ils ne prononcent pas correctement (avec modération)
  • Éviter d’employer des mots « bébé » (pin-pon, ouah ouah, dodos)
  • Éviter de parler de soi à la troisième personne du singulier (« Je vais changer ta couche » plutôt que « Carole va changer ta couche »)

Pour les pros :

  • Favoriser au maximum des temps en petits groupes avec les bébés et profiter de la distanciation physique respectée entre adultes pour enlever le masque
  • Conseiller aux parents de limiter le temps de présence de leur enfant au sein de la structure
  • Augmenter le taux d’encadrement (si possible !)

Notes de fin :

  • Même les professionnels qui sont équipés de masques transparents doivent rester vigilants à l’évolution de la communication et du langage des enfants accueillis. En plus d’occulter la région du nez, ces masques n’offrent pas une vision du visage optimum.
  • Les risques engendrés pour le développement langagier des enfants par le port du masque chez les professionnels de la petite enfance doivent être mis en perspective dans la balance des bénéfices /risques somatiques engendrés (chez les enfants et les adultes), et ce en l’état actuel de la pandémie et des données scientifiques.


[1] J. W. Tanaka, P. C. Quinn, B. Xu, K. Maynard, N. Huxtable, K. Lee, and O. Pascalis. The effects of information type (features versus configuration) and location (eyes versus mouth) on the development of face perception J Exp Child Psychol. 2014 August ; 124: 36–49.

[2] Field, T. M., Woodson, R., Greenberg, R., & Cohen, D. (1982). Discrimination and imitation of facial expression by neonates. Science, 218(4568), 179-181.

Field, T.M., Woodson, R., Cohen, D., Greenberg, R., Garcia, R. & Collins, K. (1983), Discrimination And Imitation of facial expressions by term and preterm neonates, Infant Behavior and Development, 6, 485-490.

[3] Yuki, M., Maddux, W. W., & Masuda, T. (2007). Are the windows to the soul the same in the East and West? Cultural differences in using the eyes and mouth as cues to recognize emotions in Japan and the United States. Journal of Experimental Social Psychology, 43(2), 303–311.

[4] Sangrigoli S, de Schonen S. (2004). Recognition of own-race and other-race faces by three-month-old infants. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 45

[5] Lavallée, M. & Cossette, L. (2009). Réponses visuelles des nourrissons aux expressions faciales de leur mère lors de situations d’interaction libre face à face. L’Année psychologique, vol. 109(4), 585-606. https://doi.org/10.4074/S0003503309004011

[6] P. Kuhl et al , Infants Show a Facilitation Effect for Native Language Phonetic Perception Between 6 and 12 Months April 2006 Developmental Science 9(2):F13-F21

[6] P. Kuhl et al, Foreign-language experience in infancy: Effects of short-term exposure and social interaction on phonetic learning August 2003 Proceedings of the National Academy of Sciences 100(15):9096-101

[7] H. Henny Yeung and Janet F. Werker. (2013) Lip Movements Affect Infants’ Audiovisual Speech Perception. Psychological Science. 24: 603

[8] B. de Boysson -Bardies. Comment la parole vient aux enfants. Odile Jacob 1996

[9] T Gliga (2003)La reconnaissance des visages par les nourrissons. Médecine et enfance

[11] Rescorla, L., & Schwartz, E. (1990). Outcome of toddlers with expressive language delay. Applied Psycholinguistics, 11, 393–407.

[12] Paul, R. (2000). Predicting outcomes of early expressive language delay: Ethical implications. In D. V. M. Bishop & L. B. Leonard (Eds.), Speech and language impairments in children: Causes, characters, intervention and outcome (pp. 195–209): Hove, UK: Psychology Press.

[13] Capone Singleton N. Late Talkers: Why the Wait-and-See Approach Is Outdated. Pediatr Clin North Am. 2018 Feb;65(1):13-29. doi: 10.1016/j.pcl.2017.08.018. PMID: 29173713.

Un commentaire sur “Port du masque en crèche : quel impact sur les enfants ? A quels signes doit-on rester vigilants ?

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  1. Merci pour cet article très complet. EJE en multi-accueil, je suis également inquiète pour ces enfants qui n’ont connu que des professionnelles masquées. En effet les masques transparents ne sont pas une panacée non plus car ils sont souvent embués et limitent le visuel des expressions .

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