La famille nombreuse : un modèle à double tranchant

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Retrouvez cette enquête publiée dans la revue Le Cercle Psy. Dans les médias comme au cinéma, le modèle de la famille nombreuse offre une image idéaliste, marquée par les rires, la spontanéité, les échanges entre enfants. Mais derrière ce tableau séduisant se cache une réalité plus nuancée.

 

A l’occasion d’un gala organisé par Melinda et Bill Gates à New York, Emmanuel Macron met les plats dans le plat. Dans le cadre d’un discours sur le développement de l’Afrique, il déclare : « I always say : present me the lady who decided, being perfectly educated, to have seven, eight, nine children » (Présentez-moi la femme qui, lorsqu’elle est parfaitement éduquée, a choisi d’avoir 7, 8 ou 9 enfants). Aussitôt, les internautes apostrophent le Président sur les réseaux sociaux, lui reprochant de stigmatiser les familles nombreuses : « ma mère, diplômée de Sciences Po, a eu 8 enfants simplets comme elle puisque j’ai intégré l’ENS à 18 ans – 8ème de France au concours que vous avez raté deux fois ». Si le modèle de la famille nombreuse[1] était autrefois valorisé il est, aujourd’hui, plus sujet aux critiques au point qu’il décline depuis quelques décennies. Voyons ensemble les aspects positifs – et aussi plus mitigés – d’un tel mode de vie.

Une sociabilisation précoce

De par le manque de disponibilité de leurs parents, les enfants de familles nombreuses gagnent plus rapidement en autonomie (comme s’habiller seul ou mettre la table). Les aînés développent quant à eux une compétence toute particulière pour le soin aux jeunes enfants, notamment pour les filles. Ce rôle de « deuxième maman » peut, dans certaines familles, être très gratifiant et encourageant. De plus, la présence permanente d’autres enfants représente une forme de stimulation sociale appréciée : « J’avais mes copines à l’école avec qui ça se passait très bien, mais je les ai jamais vraiment invitées à la maison (…) J’ai toujours trouvé que la famille suffisait (…). J’étais bien chez moi »[2]. Toutefois, détrompez-vous, un nombre importants d’enfants n’induit pas nécessairement une entente conviviale au sein de la fratrie. Ce serait trop simple ! Arnaud Régnier-Loillier, Docteur en sociologie et chercheur à l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED) rappelle que la qualité des relations avec ses frères et sœurs dépend « du rang de la fratrie, de l’âge de chacun ou plus généralement de l’environnement familial au sens large – tels que la qualité de la relation entre les parents ou le niveau de vie du ménage, par exemple ».

Des restrictions matérielles à l’origine de tensions familiales

La qualité de vie des enfants d’une famille nombreuse repose en partie sur les conditions de vie matérielles dans lesquelles ils évoluent. Un point très lié à l’origine sociale des parents. Le fait de devoir cohabiter dans une même chambre, de ne pas partir souvent en vacances faute de moyens, de ne pas avoir suffisamment de cadeaux individuels… peut être à l’origine de tensions familiales. « Bérangère décrit des relations tendues avec sa demi-sœur Lucille, avec qui elle partageait sa chambre (…). Elle monopolisait l’espace, s’octroyant trois murs sur quatre pour ses posters et s’appropriant un espace de rangement plus important » relatent Martine Court et col. (2015). Un autre inconvénient des familles nombreuses a largement été établi par les recherches en sociologie : la moindre chance de mobilité sociale des enfants, quel que soit le milieu d’origine. Dans les familles plus réduites, de deux enfants ou moins, un enfant sur quatre deviendrait cadre en moyenne. Dans des familles comptant trois enfants et plus, cette prévalence tomberait à 14%. Comment l’expliquer ? Les parents seraient moins en mesure de suivre scolairement chacun de leurs enfants, par manque de temps et/ ou de moyens. Le partage de la chambre aurait également un impact négatif sur la réussite scolaire. Une fratrie en nombre induirait également un style parental plus rigide qui serait moins propice au développement intellectuel des enfants. Une recherche parue en 2015 conclut qu’une augmentation de nombre d’enfants dans la fratrie est associée à une diminution de l’investissement parental par enfant, à un affaiblissement des capacités cognitives des enfants (notamment des filles) et, parallèlement, à une augmentation des problèmes comportementaux (en particulier des garçons)[3]. A noter que les familles de milieux socio-économiques précaires seraient encore plus touchées par l’ensemble de ces méfaits répertoriés.

D’après les multiples témoignages recueillis par l’Union Nationale des Associations Familiales (UNAF), le passage du troisième au quatrième enfant est particulièrement ardu car il implique une reconfiguration de la vie familiale, à commencer par un changement urgent de voiture ! Un fait à méditer avant de se lancer dans l’aventure.


Selon les chiffres de l’INSEE, une famille nombreuse sur six est une famille recomposée, quatre familles sur six sont des familles traditionnelles (où les enfants ont les mêmes parents) et une famille sur six est une famille monoparentale.


Les recherches démographiques dressent un constat stable dans le temps : les enfants issus de familles nombreuses ont eux-mêmes tendance à souhaiter plusieurs enfants, qu’il s’agisse de la France ou d’autres pays. Un phénomène qualifié par les sociologues de « reproduction intergénérationnelle des comportements ». Pour autant, il est intéressant de souligner que les enfants souhaitent en moyenne moins d’enfants que leurs propres parents ont eus. Un effet qui serait d’autant plus marqué chez les femmes que chez les hommes[4].

[1] Entendez par « famille nombreuse » une famille composée de trois enfants au minimum. Ces familles représentent aujourd’hui 21.5% de l’ensemble des familles.

[2] Témoignage extrait de l’article de Martine Court et col. (2015).

[3] Chinhui, J. et al. (2015). The Quantity-Quality Trade-off and the Formation of Cognitive and Non-cognitive Skills. NBER Working Paper, n° 21824.

[4] Source : Martine Court et col. (2015). Quand les jeunes issus de familles nombreuses envisagent de devenir parents : l’influence de la socialisation primaire sur le nombre d’enfants souhaités. Enfances Familles Générations, 206-222.

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