Psychologue en crèche : comment trouver sa place ?

Retrouvez cet article publié sur le site du Cercle Psy.

Un psychologue en crèche ? Pour quoi faire ? Les bébés ne parlent pas ! Encore récente, la présence d’un psychologue auprès des tout-petits continue d’interroger certains parents et professionnels. Est-il perçu comme un intervenant de la crèche à part entière ? Quelles sont ses missions au quotidien ? Comment soutient-il les tout petits ? A quelles difficultés se heurte-t-il ? Enquête.

Pour un psychologue, exercer en crèche revient à se lancer dans une aventure clinique où se jouent autant de problématiques personnelles que professionnelles, individuelles que collectives, parentales qu’institutionnelles. « Une crèche n’est pas un lieu d’exercice anodin dans le sens où elle est fondée sur la séparation, généralement peu désirée, entre un jeune enfant et ses parents », analyse Denis Mellier, psychologue clinicien en crèche depuis plus de trente ans, professeur de psychologie clinique et pathologie à l’Université de Besançon, auteur de L’inconscient à la crèche. Dynamique des équipes et accueil des bébés (2e éd., 2004, Erès). L’objectif premier du psychologue ? Veiller à la qualité de l’accueil et au bon développement du tout-petit. Or, le jeune enfant n’étant pas un individu isolé, il va être abordé dans sa globalité. L’intervention du psychologue sera donc triadique : auprès de l’enfant lui-même, auprès des professionnels, et des parents. De plus, il est difficile, pour le psychologue, de réactualiser sans cesse ses connaissances : non seulement les recherches évoluent vite, mais les représentations et les croyances à propos de la puériculture, du développement et des besoins des bébés demeurent relatives à des valeurs familiales et sociétales… et surtout, intimes. « Dès son entrée dans la crèche, le psychologue est immergé dans un univers maternel, un bain de pensées archaïques propres à la petite enfance » analyse Pierre Duclos, psychologue clinicien en crèche, en RAM (Relais d’Assistantes Maternelles) et en PMI (Protection Maternelle Infantile) au Conseil Général de la Seine-Saint-Denis.

Soutenir les équipes pour mieux accueillir les bébés

Les missions du psychologue varient en fonction de la structure et du nombre d’heures dont il dispose, de quelques heures par mois, à quelques heures par semaine. Il participe par exemple aux réunions d’équipes dans lesquelles les professionnels abordent diverses situations problématiques. Exemples : Théo ne cesse de mordre les autres enfants, comment réagir ? Depuis quelque temps, Mathilda ne dort plus à la sieste, que faire ? « Nous ne travaillons pas sur les équipes, mais avec les équipes. L’idée n’étant pas de leur dicter la marche à suivre, mais de les soutenir dans leurs questionnements » analyse Denis Mellier. « Le psychologue veille à ce que le collectif travaillé en réunion constitue une ressource individuelle pour les professionnels en situation. Prendre soin de l’institution est une manière indirecte de prendre soin des enfants qui y sont accueillis » complète Gaspard Bizeau, psychologue clinicien en crèche sur Paris et en lieu d’accueil parents-enfants. D’autant plus que, selon Pierre Duclos, « les symptômes de l’enfant s’articulent bien souvent avec les problématiques de l’institution. » Pour cela, le psychologue observe les enfants et les professionnels, en immersion dans leur milieu, quand le temps à disposition lui permet. « Le bébé ne parlant pas, il va s’agir de décrypter son langage non verbal. L’observation prend donc tout son sens car nous atteignons des niveaux infra-verbaux » témoigne Denis Mellier.

En dehors des réunions cliniques et de l’observation des tout petits, le psychologue peut également recevoir des parents ou des professionnels en entretien, animer des groupes de parole, effectuer des visites à domicile des assistantes maternelles (dans le cadre de la crèche familiale), ou encore proposer des formations à destination des professionnels. Le psychologue élabore sa méthodologie avec l’équipe et en fonction de son éthique.

Lutter contre les douces violences infligées aux tout-petits

En tant que professionnel de la petite enfance, le psychologue se doit de prévenir les douces violences, à savoir « des épisodes de courte durée au cours desquels les intérêts du professionnel priment sur ceux de l’enfant, dans un souci d’efficacité » précise Christine Schuhl, éducatrice de jeunes enfants, formatrice et conseillère pédagogique dans le secteur de la petite enfance, auteur de Remédier aux douces violences (Chronique Sociale, 2011) et rédactrice en chef des Métiers de la Petite Enfance. Par exemple, moucher un enfant soudainement sans le prévenir, ou encore décider de le changer sans prendre le temps de lui expliquer ce qu’il va se passer. Ces gestes, que l’enfant n’est pas en mesure d’anticiper, s’inscrivent dans une organisation qui a été pensée à la base dans son intérêt. « Lorsque les changes se font ‘à la chaîne’, que les repas sont donnés rapidement, le professionnel rentre dans un rythme bien plus que dans une relation d’accompagnement » complète l’auteur. En collectivité, les douces violences auxquelles sont confrontés les enfants fragilisent leur confiance en eux et leur notion d’empathie. « Il faut de la persévérance et de l’assurance pour inviter l’équipe à réfléchir sur les douces violences » confie Christine Schuhl. L’objectif étant d’inviter les professionnels à se recentrer en permanence sur l’intérêt de l’enfant.

Le psychologue comme « œil de Moscou » ?

Si le rôle du psychologue en crèche est riche et multi-interventionniste, certaines difficultés inhérentes à ce lieu de vie peuvent le desservir. La place du psychologue en crèche peut être difficile à trouver, car en plus d’être peu présent, il demeure extérieur à la structure, tout en travaillant en équipe avec et pour les professionnels qui la composent. « Il faut bien avouer que dans les conditions actuelles d’exercice, à aucun  moment le psychologue n’est pensé comme partie prenante de la réalité du lieu. Il n’a clairement pas le temps suffisant pour créer un lien de qualité avec la structure » regrette Patrick Ben Soussan, psychiatre, responsable du département de psychologie clinique, chercheur associé au laboratoire de psychopathologie clinique de l’université d’Aix-Marseille II, auteur du Manifeste pour une vraie politique de l’enfance (Erès, 2011) et directeur du Livre noir de l’accueil de la petite enfance (Erès, 2010).

De plus, le psychologue ne disposant pas de place matérielle, sans bureau ni pièce réservée, comment peut-il trouver sa place symbolique ? « Dans ce type de structure, l’intervention du psychologue est bien plus tributaire de l’organisation et de la division sociale du travail » précise Gaspard Bizeau. « C’est l’équipe et la direction elles-mêmes qui définissent implicitement sa place. C’est pourquoi celle-ci est particulièrement changeante d’une structure à l’autre » complète Pierre Duclos. Ses facultés d’adaptation sont donc largement sollicitées. Il est surtout difficile d’acquérir la confiance des professionnels, les équipes pouvant conférer au psychologue une position de persécuteur, d’œil de Moscou. Souffrant de conditions de travail souvent difficiles et dévalorisées, les équipes peuvent demeurer dans l’appréhension légitime d’un regard extérieur. « Les équipes ont besoin d’être valorisées car les métiers de la petite enfance ne sont pas reconnus par la société. Ils sont perçus, à tort, comme faciles et accessibles à tous » précise Christine Schuhl, éducatrice de jeunes enfants, formatrice et conseillère pédagogique dans le secteur de la petite enfance, auteur de Remédier aux douces violences (Chronique Sociale, 2011) et rédactrice en chef des Métiers de la Petite Enfance. Sans oublier que les équipes souffrent plus que jamais des mutations infligées aux dispositifs d’accueil de la petite enfance. « Le nombre d’enfants accueillis dans chaque structure est surbooké afin de pallier aux éventuelles absences, tandis que le nombre de professionnels encadrants, lui, reste stable avec le temps » dénonce Patrick Ben Soussan. Confronté aux résistances collectives, le psychologue peut alors être rejeté, et servir d’écran aux projections de l’équipe. « Le psychologue est l’autre destinataire des conflits institutionnels, au point d’être parfois désigné comme un mauvais objet » analyse Gaspard Bizeau. Un point que Denis Mellier relativise car, selon lui, « il y a actuellement beaucoup plus d’attentes de la part des équipes pour soutenir ce travail avec les tout-petits que dans le passé ».

Est-ce un expert ?

Paradoxalement, et dans la méconnaissance de ce qu’un tel professionnel peut leur apporter, certaines équipes placent le psychologue dans une position d’expert, qui propose des solutions, des savoirs à plaquer sur une réalité. On retrouve dans cette demande la position du psychologue promue dans les magazines de vulgarisation, parentaux et féminins, du XXIe siècle. « Les équipes nous fantasment comme un modèle médical ou super-éducatif qui sait tout. Alors je n’hésite pas à leur rappeler que non, je ne sais pas tout, et qu’elles connaissent bien mieux les enfants que moi ! » témoigne Pierre Duclos. La formulation de solutions va à l’encontre de la démarche du psychologue qui souhaite encourager les propres réflexions de l’équipe, et non les figer. « Penser tous ensemble, dans une dynamique d’humilité et de partage, permet de faire émerger des pistes d’intervention bien plus pertinentes » témoigne Denis Mellier. Sans oublier que « cette position d’expert met aussi à mal notre rôle dans la structure, car elle crée un décalage et nous soumet à une certaine pression » regrette Gaspard Bizeau.

Complexe à définir, la place du psychologue en crèche se façonne progressivement. Celle-ci s’inscrit dans un secteur en pleine mouvance, dans lesquelles les difficultés financières et les désirs de rentabilité des politiques se heurtent aux discours humanisés des parents et des professionnels. « Nous assistons à un véritable lynchage global de l’accueil des jeunes enfants. C’est aux psychologues de se positionner, de prendre la parole et de dénoncer ces sacrifices » confie Patrick Ben Soussan. Toutefois, si le besoin de soutien des équipes se fera toujours sentir, il n’est pas certain que le budget alloué permette une présence plus importante du psychologue. Difficile donc de déterminer quel sera l’avenir du psychologue en crèche, ni la place qu’on lui consacrera demain.

Pour aller plus loin…

Association Nationale des Psychologues pour la Petite Enfance (ANAPSY) siégeant au 4 rue de Crimée, Paris 19èmeSite internet

Patrick Ben Soussan (2010, Erès). Le livre noir de l’accueil de la petite enfance.

Pierre Delion (2012, Erès). Observation du bébé selon Esther Bick. Son intérêt dans la pédopsychiatrie d’aujourd’hui.

Denis Mellier (2010, Erès). L’inconscient à la crèche. Dynamique des équipes et accueil des bébés.

Christine Schuhl (Chronique Sociale, 2011) Remédier aux douces violences. Outils et expériences en petite enfance.

Une réflexion sur “Psychologue en crèche : comment trouver sa place ?

  1. Pratiquant en crèche également, votre article me parle assez bien et je le trouve assez fidèle à notre quotidien de psy à la crèche ! Merci

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