Qu’est-ce que l’Approche Centrée sur la Personne ?

Retrouvez cet article publié sur le site du Cercle Psy.

Longtemps ignorée dans nos contrées, l’Approche Centrée sur la Personne du psychologue américain Carl Rogers jouit d’une popularité nouvelle. De plus en plus de thérapeutes et de soignants, pris dans une dynamique humaniste, s’éloignent des théories psychothérapeutiques traditionnelles pour se plonger dans le moment présent et les émotions qui s’en dégagent. Quels sont les fondements de cette approche ? Quelles attitudes rogériennes adopte le thérapeute ? Qui aujourd’hui s’y intéresse et s’y forme ?  

Comprendre le parcours de Carl Rogers permet de mieux appréhender la spécificité de son approche de l’être humain. Son enfance, marquée par un cadre éducatif et religieux inflexible, se ponctue de règles strictes communément respectées. Parallèlement, son environnement familial le sensibilise à l’expérimentation et à la recherche scientifique. Plus tard, lorsque Carl Rogers commence à s’intéresser à la psychologie et à mener ses propres entretiens, il se trouve partagé entre deux courants principaux : le comportementalisme et la psychanalyse. Mais aucun d’entre eux ne lui convient. « Ce que Rogers réfute, à l’époque, c’est le pouvoir que les thérapeutes exercent sur leur patient. Il y voit une manière d’imposer une vision des choses en s’attachant principalement à des croyances personnelles », précise Geneviève Odier, psychothérapeute certifiée en Approche Centrée sur la Personne (ACP) et auteur de Carl Rogers, Être vraiment soi-même (Eyrolles, 2012). Après avoir pleinement expérimenté ces deux approches, il crée son propre modèle psychothérapeutique à partir de ses observations et d’expérimentations pragmatiques. Dans le rejet d’une conception dualiste corps/esprit ou tête/cœur, il aborde l’être humain dans sa globalité, promouvant une « totalité organismique ». L’objectif ? Que la personne ait la précieuse sensation d’être entière, appréhendée dans son ensemble. L’Approche Centrée sur la Personne naît. Et le « patient » devient « client ».

 

Ni interprétation, ni diagnostic

En effet, l’une des spécificités de l’approche rogérienne est de ne pas considérer la personne comme un malade, mais davantage comme quelqu’un qui cherche à comprendre son trouble. L’intérêt étant de vivre une relation horizontale, à savoir non hiérarchisée, entre un thérapeute et une personne, d’égal à égal. Refusant sa casquette d’expert, le thérapeute rogérien n’émet ni interprétation, ni diagnostic. En tenant compte de sa subjectivité, il se plonge dans le moment présent, dans la relation à l’autre, se focalisant sur la personne et sa réalité, l’accompagnant afin qu’elle contacte ses propres ressources, prenne le pouvoir sur elle-même et devienne autonome. « Rogers sollicite chez son client une conscientisation de sa vraie personnalité pour laisser émerger ce qui le définit en tant qu’individu unique », souligne Geneviève Odier. Cette volonté d’autonomie de l’autre va à l’encontre de la cure psychanalytique, vouant parfois le patient à une certaine dépendance à son analyste. L’approche rogérienne se caractérise également par sa non directivité, laissant le client investir cet espace comme il le souhaite, sans rien lui imposer. « Mais attention, cela ne signifie pas pour autant que nous sommes permissifs et que l’on accepte tout ! Il ne s’agit pas d’être laxiste mais plutôt d’établir un cadre respecté par chacune des deux personnes en relation. Ce qui nous permet d’être dans l’accueil et non dans la répression », précise Geneviève Odier.

 

Les trois attitudes clés vécues par le thérapeute

Trois attitudes majeures adoptées par le thérapeute rogérien, et intimement liées les unes aux autres, caractérisent l’Approche Centrée sur la personne. Non appliquées comme des techniques mais vécues en profondeur, elles deviennent, après la formation, une manière d’être, un état d’esprit pour le thérapeute. « Parce que nous vivons et éprouvons ces attitudes, nous pouvons les restituer et permettre ainsi au client de les expérimenter », témoigne Geneviève Odier.

La congruence, attitude primordiale, joue un rôle essentiel dans la thérapeutique. Celle-ci se définit par un état d’accord et d’équilibre entre ce que l’on fait, ce que l’on dit et ce que l’on ressent. C’est la capacité à être vrai, réel et authentique dans la relation à la personne. « Etre congruent c’est faire preuve d’humilité, se montrer avec ses failles et ses qualités, et donner au client une image complète de soi », selon Geneviève Odier. Bien souvent, un client consulte un thérapeute car il souffre justement d’un état d’inéquation, d’incongruence. Or, le thérapeute étant congruent, cela encouragera naturellement le client à l’être, ou à apprendre à l’être.

Thérapeute : Vous dites que vous souffrez et vous riez, je ne me sens pas très à l’aise avec ces deux sentiments présents en même temps.

Client : Je ne sais pas pourquoi je ris… je… c’est pas confortable pour moi non plus… Il y a quelque chose de drôle, mais je ne sais pas quoi…

Thérapeute : D’une certaine manière, quelque chose de drôle serait associé à cette souffrance, c’est ça ?

Client (très ému) : Je n’ai plus envie de rire… au contraire…

Silence.

Thérapeute : Vous semblez absorbé dans vos pensées, plutôt sérieux maintenant…

Client : Ouais… Mon oncle me disait : « Mais non t’as pas mal ! Allez viens on va rigoler entre hommes ! » (1)

Le regard positif inconditionnel, deuxième attitude rogérienne, consiste à accueillir et accepter le client, sans attente ni jugement. Cet accueil respectueux de l’autre, dans toute son unicité, doit permettre au client, à son tour, de mieux s’accepter. Une confiance réciproque s’instaure entre les deux protagonistes. « Je ne vais pas, par exemple, juger un client qui m’annonce qu’il battait son enfant. Je vais me contenter d’accueillir ses propos avec authenticité. L’important étant de rester au plus près de son vécu, de son ressenti, et de la compréhension qu’il en a » raconte Geneviève Odier.

La compréhension empathique, troisième attitude majeure, se définit par une sensibilité profonde aux sentiments et au monde du client, sans aucun frein intellectuel ni émotionnel. Le thérapeute cherche à le comprendre véritablement, tout en conservant une conscience émotionnelle afin d’éviter toute confusion entre le client et lui-même. Pour « vérifier » (terme choisi par Rogers lui-même) que sa compréhension de son client n’est pas tronquée, il recourt à la reformulation du contenu.

Client : J’en ai marre, je ne supporte plus rien, je suis fatigué, la secrétaire ne comprend rien (…) j’ai décidé de ne plus voir mes enfants le week-end, à chaque fois qu’ils viennent les pauvres, je dors ou je rattrape le travail (…) »

Thérapeute : Si j’ai bien compris, vous ressentez une très grande lassitude liée à votre surcharge de travail, et aux préoccupations liées à celui-ci, au point que vous n’avez plus le temps ni la force de consacrer les loisirs que vous souhaiteriez partager avec vos enfants.

Client : Oui, c’est exactement cela, je suis surmené par mon travail, il faut que je trouve des solutions pour garder du temps pour faire des choses avec mes enfants, si ça c’est réglé, je vais pousser un grand ouf. (2)

 

Une dynamique d’acceptation

Sandra Pedevilla, psychothérapeute, superviseuse, formatrice dans l’Approche Centrée sur la Personne et ancienne présidente de l’AFP-ACP (Association Française de Psychothérapie dans l’Approche Centrée sur la Personne), analyse : « Dans une conversation ordinaire, je peux me laisser aller à donner des conseils, faire des suggestions, être dans la séduction et le jugement. Au cours d’un entretien ACP, je tente, de tout mon être, de rejoindre mon client de manière disciplinée en lui offrant une relation profonde. J’essaie de lui offrir une empathie chaleureuse à un niveau inhabituel de profondeur, je vérifie en moi l’absence de conditions de valeur, tandis que je m’efforce de maintenir un état de congruence, c’est-à-dire  une conscience fine de ce qui m’habite. Ces attitudes, inhabituelles, sollicitent un fort investissement personnel ». Rejoint par le thérapeute, le client tend alors progressivement à baisser ses défenses et à percevoir et  accueillir des éléments de sa personnalité qui pouvaient lui paraître menaçants. Le regard qu’il porte sur lui-même et sur les autres devient moins conditionnel. Progressivement, il doit faire lui-même l’expérience de la congruence et passer d’une rigidité à une fluidité intérieure, de telle manière que de nouveaux éléments émergent plus librement à la conscience. Il apprend naturellement à repérer et exprimer ses émotions et ses besoins. « L’incongruence est souvent à l’origine d’angoisses chez la personne. Plus elle devient congruente, plus elle aura envie de s’écouter, de s’accepter et d’être empathique non seulement vis-à-vis d’elle-même, mais aussi vis-à-vis d’autrui » complète Sandra Pedevilla. Une relation d’aide ACP convient aux personnes souffrant de problématiques relatives à leur vie conjugale, familiale ou professionnelle, et particulièrement aux personnes ayant souffert de traumatismes pendant d’enfance. En revanche, celle-ci se centrant principalement sur la personne et non sur le symptôme, elle sera moins efficace sur le traitement des phobies par exemple.

 

Qui se forme à l’ACP ?

Geneviève Odier évoque un engouement grandissant pour l’approche rogérienne, de la part de psychologues, médecins, assistants sociaux, infirmiers, formateurs pour adultes, enseignants, enquêteurs, médiateurs, etc. : « Cela témoigne d’un retour aux sources, d’une volonté de retrouver une relation à l’autre plus saine, plus simple, plus naturelle » Divers organismes, français et internationaux, forment, en trois à cinq ans, à l’Approche Centrée sur la Personne. Le Network ACP Européen a établi, en novembre 2001, trois critères majeurs de formation : une expérimentation du développement personnel, une analyse des œuvres théoriques de Carl Rogers et d’autres théoriciens centrés sur la personne et l’expérience, et une application concrète de ces aspects, sous supervision. L’Association Française de Psychothérapie dans l’Approche Centrée sur la Personne centralise sur son site internet l’ensemble des organismes validés.

Mais l’approche humaniste de Carl Rogers n’échappe pas à la guerre des chapelles de la psychologie et fait encore aujourd’hui l’objet de critiques des théoriciens d’autres courants, notamment psychanalytiques. Certains, pour qui l’alliance de la thérapeutique et du financier créée un malaise, lui reprochent l’appellation de « client ». D’autres lui reprochent une trop grande permissivité, résultant d’une lecture, parfois partielle, de la non directivité qui la caractérise. D’autres théoriciens encore reprochent aux thérapeutes ACP de s’octroyer la liberté de parler d’eux-mêmes au client, car cela déroge à la règle du thérapeute muet et mystérieux tel une page blanche sur laquelle le patient projette ce qu’il veut et qui il veut.

 

L’ACP en chiffres

L’ACP est présente à travers le monde, et plus particulièrement en Allemagne, en Grande-Bretagne, et en Hollande. Il existe 38 associations membres de l’association mondiale ACP, (WAPCEPC), dont quatre en Allemagne, trois en Belgique, en Australie et en Grande-Bretagne, deux en France, en Grèce, en Italie, au Portugal et en Russie, et une en Argentine, Australie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Slovaquie et Ukraine. Le Network pour l’ACP en Europe (PCE Europe) déclare plus de 7 000 thérapeutes membres. Près de 60 % des membres de la British Association for Counselling and Psychotherapy se déclarent Centrés sur la Personne. En France, pays dans lequel l’approche est arrivée plus tardivement, il y aurait autour de 250 thérapeutes ACP. L’AFP-ACP (Association Française de Psychothérapie dans l’Approche Centrée sur la Personne) regroupe six organismes de formation. « Il est particulièrement difficile d’estimer précisément le nombre de psychothérapeutes ACP dans le monde, car tous ne sont pas membres d’associations nationales ACP. Par ailleurs, certains psychothérapeutes se disent « centrés sur la personne » alors qu’ils n’y ont jamais été réellement formés, tandis que d’autres sont formés à l’ACP mais exercent d’autres métiers dans les secteurs social et médical » analyse Sandra Pedevilla.

 

Carl Rogers, « thérapeute le plus influent » ?

Fort de son succès, Carl Rogers fut reconnu comme le thérapeute le plus influent par l’American Psychological Association, qui lui délivra la plus haute distinction pour ses recherches. Certains de ses ouvrages, devenus best-sellers, furent traduits en douze langues, et diffusés dans plus de quarante pays. C’est notamment le cas du Développement de la Personne (Dunod, réédité en 2005) vendu à plus de trois millions d’exemplaires, et toujours réimprimé. En 1987, l’année même de sa mort, la singularité de son action lui vaut d’être nominé pour le Prix Nobel de la Paix.

(1) Extrait de Carl Rogers. Être vraiment soi-même de Geneviève Odier (Eyrolles, 2012).
(2) Extrait de l’ouvrage Se former à la relation d’aide. Concepts, méthodes, applications d’Anne Maquet et Antoine Bioy (Dunod, 2003).

 

Pour aller plus loin…

Antoine Bioy et Anne Maquet (Dunod, 2003). Se former à la relation d’aide. Concepts, méthodes, applications.
Geneviève Odier (Eyrolles, 2012). Carl Rogers. Etre vraiment soi-même.
Carl Ransom Rogers (Dunod, paru en 1968 et réédité en 2005). Traduit de l’anglais par E. L. Herbert. Le développement de la personne.
Association Française pour la Psychothérapie dans l’Approche Centrée sur la Personnehttp://www.afpacp.fr/

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