Miroir, photo, vidéo : quand l’enfant s’y reconnaît-il ?

Retrouvez cet article publié dans les revues Infobébés et Infocrèche de juillet 2012.

Depuis ses toutes premières heures de vie, votre enfant découvre et redécouvre sa bouille, au travers des miroirs, des photographies et des vidéos qui l’entourent. Nous autres, adultes, nous reconnaissons aisément dans ces supports, complices de notre quotidien. Mais qu’en est-il de nos tout-petits?

« Argh ! Est-ce bien ma tête ?! ». Cheveux en pétard, yeux cernés, teint blafard… Après une terrible nuit blanche passée à rendormir Bébé coup sur coup, il nous arrive parfois, au réveil, de ne pas nous reconnaître dans la glace ! Bienvenue dans le quotidien des mamans débordées et épuisées ! Et pourtant, il nous est difficile d’imaginer qu’il fut un temps où nous n’identifions pas notre reflet dans le miroir. Aussi loin que nous nous souvenons, il nous suffisait d’ouvrir les yeux devant une glace pour nous voir. Or, l’identification de notre propre image est loin d’être une évidence car se reconnaître nécessite avant tout de se connaître. Et justement, on ne connaît notre visage que par le biais des miroirs, des photos et des vidéos qui nous entourent. Pour votre tout-petit, se reconnaître prendra alors un certain temps et marquera une étape clé dans la construction de son identité.

Miroir : qui est ce beau bébé qui fait tout comme moi?

Face à un miroir, deux mystères doivent être élucidés par votre bout’chou: qui est-ce? Puis, s’agit-il d’un autre bébé ou de mon propre reflet ? De 6 à 15 mois, votre loulou s’adresse à son reflet comme s’il s’agissait d’un autre enfant séparé de lui par une vitre : il lui sourit, l’embrasse, le tape, le caresse, cherche à l’attraper. Son petit corps tout entier s’anime, prêt à entrer en contact avec cet inconnu ! Mais rapidement, ses gestes se heurtent à la glace qui le stoppe dans son élan… Au terme de comparaisons, de va-et-vient du regard, entre par exemple le papa qui apparaît dans le miroir et le papa qui est dans la pièce, votre enfant va comprendre que « tout va par deux ». Mais ce n’est pas tout. « Je sens que mon petit Stefano est en pleine expérimentation depuis quelque temps : il colle sa bouche sur la glace, secoue la tête de gauche à droite, babille, agite les mains, puis… il s’arrête brusquement ! » témoigne Nathalie, maman de Stefano, 12 mois. Le décryptage de cet arrêt? L’enfant commence à saisir qu’il y a une synchronisation entre son corps et le corps « d’en face », et que le miroir ne fonctionne pas vraiment comme une vitre! Vers 15-20 mois, l’attitude de votre loustic face au miroir devient alors ambivalente, partagée entre la fascination et l’évitement. Il s’immobilise de plus en plus, reste à distance, le regard attentif. L’imitation systématique et simultanée de ses moindres faits et gestes commence en effet à lui paraître… très suspecte ! Puis, il va ressentir que les mouvements qu’il ressent dans son corps sont identiques à ceux qu’il perçoit dans le miroir : il se touche le pied, puis regarde son pied dans la glace, il se touche le ventre, puis regarde son ventre. Ca y est, il s’y reconnaît ! Le mystère du miroir est enfin percé. A partir de deux ans, voire deux ans et demi, l’attitude de votre enfant face au miroir devient alors toute autre : il se déguise avec le chapeau de papa, essaye la nouvelle salopette offerte par tata, s’admire les cheveux tout ébouriffés par l’eau du bain. Bref, il profite de son reflet qu’il a désormais la sensation de maîtriser… Mais attention, que votre petit bout se reconnaisse sur un miroir ne signifie pas pour autant qu’il est capable de s’identifier sur une photo. C’est une autre paire de manches !

Testez-le !

Dessinez discrètement avec votre rouge à lèvres un gros point rouge bien visible sur l’une des joues de votre loulou, sans qu’il ne s’en aperçoive. Et observez sa réaction… Il cherche à attraper ce point rouge en touchant le miroir ? Il n’a pour l’instant pas conscience du rapport entre le reflet de son visage et son propre visage. Ou alors, il remue la tête, d’un air perplexe, tout en palpant son propre visage ? Il commence donc à saisir que ce point rouge énigmatique trône sur son propre visage et non sur celui d’un autre. Ou encore, il touche le point sur son visage en moins d’une dizaine de secondes ? Il a démasqué la supercherie ! Pour lui plus de doute : c’est bien son propre visage qu’il perçoit dans le miroir !

Sur la photo, je reconnais papa et maman d’abord !

Avant même qu’il vous esquisse son premier sourire, votre petit Nathan était déjà une star, photographié de toutes parts par une flopée de paparazzi en herbe. Au point qu’aucune de ses mimiques n’a pu échapper à l’œil vigilant d’un objectif ! Dès son plus jeune âge, vous lui avez présenté les photographies fraîchement prises et lui avez montré de qui il s’agissait. Puis, vous l’avez mis rapidement à l’épreuve: « c’est qui là ? Et là ? ». Mais si la reconnaissance de soi sur une photo arrive aux mêmes âges que pour le miroir, celle-ci n’implique pour lui pas les mêmes enjeux. Sur une photographie, l’image est immobile, ce qui freine son identification. En effet, votre loulou ne peut pas comparer les mouvements de son corps avec ceux qu’il perçoit. En revanche, l’image étant toute petite et immobile, votre enfant se doute plus facilement que ce n’est pas la réalité. Mais une chose est sûre : les photos ne manquent pas de susciter tout l’intérêt et la curiosité de votre chérubin. Dès 10-15 mois, l’enfant explore la photographie et l’appareil photo numérique lui-même : il les touche, les retourne, le regard curieux. Plus tard, c’est l’inverse ! Votre enfant se focalise davantage sur les petits personnages qui y figurent. En effet, dès 10-12 mois, votre loulou est capable d’y identifier son entourage proche : papa, maman, papi, mamie…  Sa propre identification nécessite quant à elle plus de temps, entre 15 et 22 mois.

Et d’ailleurs, les vêtements qu’il porte sur la photo ainsi que la présence de ses parents facilitent-ils son identification? Pour répondre à cette question, une équipe de chercheurs en psychologie ont menée l’expérience suivante : ils présentent à un enfant des photos truquées où il est présent, mais  sur lesquelles il ne porte pas ses propres vêtements et est entouré d’adultes qui ne sont pas ses parents. Se reconnaît-il ? Oui, et très rapidement, en se concentrant uniquement sur son propre visage. La supercherie n’entrave donc pas son identification, bien au contraire ! Vers 4 ans, l’enfant est même en mesure de signaler la supercherie et reproche à l’adulte d’avoir échangé ses vêtements et ses propres parents… avec ceux d’un autre enfant ! Le verdict de cette expérience ? Sur une photo de famille et à un certain âge, la présence des parents capterait trop l’attention de l’enfant qui ne parviendrait plus à mobiliser une attention suffisante sur son propre visage pour s’identifier.

Testez-le !

Disposez le portrait de votre enfant sur une table, au milieu de portraits d’autres enfants inconnus de même âge et de même sexe. Puis, invitez-le à se reconnaître: « Où est Antoine ? ». Il pointe du doigt la bonne photo ? Bingo !

Vidéo : en plus ça bouge !

Mais les traditionnelles photos de famille ne valent pas les précieuses vidéos de vacances, recueils de tant de bons souvenirs ! Eh oui, la vidéo propose à l’enfant un double visuel encore différent de ceux qu’offrent le miroir et la photo. Votre loulou lève le bras droit ? Dans le miroir, il voit son bras gauche se lever du côté droit de la glace (car il y a symétrie), tandis que dans la vidéo, il voit son bras droit se lever du côté gauche de l’écran (car il y a inversion). Bref, l’image de la vidéo est donc assez proche de celle du miroir, à l’exception de cette inversion gauche-droite. Par ailleurs, la luminosité de l’écran et le mouvement des personnages qui y figurent ne manquent pas de capter l’attention de votre loulou. Il est littéralement fan de toutes ces nouvelles technologies qui diffusent ces drôles d’images ! Il semblerait que l’enfant s’identifie sur une vidéo en direct en même temps que sur un miroir, à savoir entre 15 et 22 mois, lorsqu’émerge la prise de conscience de soi. Comptez deux ou trois mois de plus pour qu’il se reconnaisse sur une vidéo différée, et récente, datant de quelques jours. Et encore deux ou trois mois de plus pour une vidéo plus tardive, datant de quelques mois! Car les indices purement visuels facilitent moins sa reconnaissance que cette fameuse sensation entre les mouvements effectués et les mouvements perçus. Disons en d’autres termes que votre loulou a besoin de ressentir les choses dans son petit corps pour pouvoir les appréhender au mieux.

Testez-le !

Montrez à votre enfant une vidéo, relativement récente, sur laquelle il apparaît au milieu d’autres enfants qu’il n’a pas l’habitude de côtoyer. Au parc par exemple. Et mettez-le à l’épreuve : « Il est où Léo ? ». S’il pointe du doigt le bon enfant, c’est gagné !

Vous l’aurez compris, votre loulou parvient à reconnaître sa petite bouille, que son double visuel soit petit ou grand, mobile ou statique, déformé ou non, en deux ou trois dimensions, entre 15 et 24 mois. Dès lors, il aura alors intériorisé sa propre image. Une image interne, permanente et immuable, qui lui permettra de se reconnaître, malgré le temps qui passe et l’évolution de son apparence physique. Bref, tout ce qui lui sera indispensable pour lui assurer le sentiment continu d’exister et l’encourager à voler de ses propres ailes !

S’approprier son visage, tout un programme !

Pour mieux comprendre ce que ressent un jeune enfant vis-à-vis de sa propre image, imaginez une femme d’une quarantaine d’années venant de se faire refaire le nez. Avec le temps, celle-ci va devoir apprendre à identifier son nouveau visage, à se l’approprier. Car face à un miroir ou une photo, elle pensera spontanément que ce visage, qui lui est si étranger, sera celui d’une autre femme. Un temps d’adaptation et d’apprentissage lui sera alors nécessaire… comme pour un tout-petit !

Les temps changent, les bébés aussi !

Il semblerait que les enfants d’aujourd’hui se reconnaissent plus tôt sur les photos et les vidéos que leurs aînés d’il y a une quinzaine d’années. La raison ? Une manipulation des nouvelles technologies et de leur propre image de plus en plus précoce, sans oublier une éducation davantage axée sur l’éveil et l’individualisation de l’enfant.

Audrey Vidal, psychologue clinicienne, à Paris.

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