Rencontre avec Maximilien Zimmermann, psychologue à Bamako

Photo MZRetrouvez cet article en ligne sur le site du Cercle Psy.

Maximilien Zimmermann, originaire de Suisse, exerce comme psychologue au Mali depuis deux ans. Qui sont ses patients ? Pour quels motifs consultent-ils, et quelles thérapies leur sont proposées ? Quelle place leur culture réserve-t-elle à l’individu souffrant ? Réponses d’un psychologue dont le métissage culturel constitue le maître mot.

Sous quelles formes et pour quelles structures se décline votre activité de psychologue à Bamako ?

J’ai la chance d’exercer dans de nombreuses structures et auprès de différents publics ! Ma pratique n’en est que plus enrichie. Tout d’abord, je travaille comme consultant pour le SAMU Social du Mali, qui se charge d’aller à la rencontre des enfants des rues en situation précaire. Mon rôle est dans ce cas de renforcer les ressources de l’équipe, et d’aborder la complexité de certaines situations sous un angle différent. J’anime également un atelier conte pour des enfants de 5 à 11 ans, en collaboration avec une orthophoniste à Bamako, Olivia Lefebvre. Je travaille aussi en collaboration avec le Centre Médico-Social et le lycée français de Bamako. Enfin, j’exerce en libéral en tant que psychologue psychothérapeute. Dans ce contexte, je reçois quatre à cinq patients par jour dans mon cabinet, maliens ou étrangers.

Parallèlement à vos différentes activités, nous pouvons découvrir sur votre blog la mise en place d’un atelier thérapeutique particulièrement novateur pour la société malienne…

En effet ! A ces missions régulières se couple ma collaboration avec le Service de psychiatrie de l’hôpital universitaire du Point G, pour lequel je participe de manière volontaire et dans le cadre d’un projet de recherche aux séances de « kotéba » thérapeutique (1) : ce projet a débuté il y a plus de 25 ans, lorsque le professeur Baba Koumaré, actuel chef de service, a eu la brillante idée d’introduire au service de psychiatrie une tradition théâtrale satyrique ancestrale, dans laquelle les individus peuvent verbaliser leurs souffrances, dire les choses telles qu’elles sont, sans aucun tabou, discuter des problématiques afférentes à leur quotidien ou la société malienne (telles que les mariages arrangés, les difficultés économiques, les conflits familiaux, la polygamie, etc). Si ce contexte théâtral leur est si bénéfique, c’est parce que traditionnellement la société malienne accorde peu d’importance aux souffrances de l’individu en tant que tel. Ce dernier a peu de place, c’est un fait. Nous pouvons même dire qu’il « n’existe pas » sans le groupe social auquel il appartient. Toute l’importance est accordée au groupe et à la famille. De ce fait, la plupart du temps, seuls les besoins collectifs sont reconnus et considérés par la société, au détriment des besoins individuels.
Et c’est selon moi pour cette principale raison que la psychothérapie se développe doucement dans ce pays (en plus d’un recours spontané au marabout dans des situations difficiles pour la majorité des Maliens). Aux yeux de la société malienne, il est très rare qu’un Malien prenne le temps d’écouter un autre Malien en souffrance ; relation praticien-patient qui demeure pourtant très essentielle en Occident ! Il est donc aisé d’imaginer le quotidien d’un Malien en souffrance psychique, et le bénéfice d’un tel contexte théâtral pour son bien-être, contexte dans lequel l’accent est enfin mis sur les revendications individuelles. Ces ateliers, qui permettent d’ouvrir le dialogue, ont donc à mes yeux une véritable visée socio-thérapeutique.

Quelles formations en psychologie avez-vous suivies ?

Ma formation a débuté à Lausanne (en Suisse), où j’ai obtenu mon diplôme de psychologue. Ce n’était qu’un début ! J’ai par la suite suivi un troisième cycle en psychologie sociale à l’Université de Liège, puis une spécialisation en psychologie de l’urgence et des catastrophes auprès de la Fédération Suisse des Psychologues (la FSP), avant de me sensibiliser à l’ethnopsychiatrie, à la thérapie brève systémique, à l’école de Palo Alto ainsi qu’à l’hypnose ericksonnienne. Ce parcours m’a réellement permis de diversifier ma pratique et de teinter mon approche thérapeutique de différentes couleurs théoriques.

En ce qui concerne votre activité libérale, sur quelles approches basez-vous votre pratique ?

Avec mes patients, j’utilise majoritairement les approches systémiques, non normatives. De par l’écart culturel, il me serait difficile de recourir à des conceptions psychologiques intellectualisées comme ce serait le cas en Occident. Ainsi, j’opte pour une approche interactionnelle, et m’intéresse plutôt à l’individu en lui-même, pris dans son milieu. Je m’efforce de m’approcher au maximum de son ressenti, de sa manière de voir le monde. Il m’est arrivé de recourir à l’hypnose ou encore à l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), des outils qui ont bien fonctionné avec certains d’entre eux. J’ai d’ailleurs constaté que certaines pratiques occidentales existaient dans d’autres pays du monde, mais sous des appellations totalement différentes ! Dans ce sens, je ne manque pas d’adapter certaines techniques occidentales au contexte africain.

Pour quelles raisons êtes-vous venu exercer au Mali ?

Mon goût prononcé pour les voyages, les différentes cultures et les rencontres m’a naturellement conduit à travailler dans l’humanitaire. C’est un environnement humain dans lequel je m’épanouis autant d’un point de vue personnel que professionnel. J’ai eu l’occasion d’exercer d’abord au sein d’une ONG à Genève, puis au Comité International de la Croix Rouge, et à Médecins Sans Frontières. Mais si je suis venu exercer dans ce pays, c’est essentiellement pour suivre ma compagne qui a été mutée à Bamako. Celle-ci occupe un poste de diplomate au Ministère des Affaires Étrangères belge.

A vos débuts à Bamako, avez-vous été confronté à un certain « choc des cultures » ?

Effectivement, il existe un fossé culturel conséquent entre la culture occidentale et la culture africaine, notamment en ce qui concerne la religion et la manière de vivre. De ce fait, il m’a fallu un certain temps pour tisser des liens de qualité et gagner la confiance des Maliens. Il est vraisemblablement difficile de se comprendre mutuellement. Je suis d’ailleurs chaque semaine supervisé par un psychologue belge expérimenté.
C’est notamment à travers les dires de mes patients que je ressens le poids de ce décalage culturel. En effet, les personnes en souffrance qui prennent l’initiative de venir me consulter sont généralement incomprises par leurs proches. Car comme je l’expliquais précédemment, le ressenti de l’individu a peu d’importance en soi, et l’écoute d’une personne en souffrance psychique a peu de sens pour la grande majorité des Maliens et reste donc exceptionnelle. Mes patients sont parfois ainsi rapidement qualifiés de « fous » par leur entourage. Par ailleurs, la notion de responsabilité individuelle est quasi inexistante. Lorsqu’un individu est en bonne santé ou qu’il réussit, c’est grâce à ses parents, à son ethnie, à Dieu. A l’inverse, lorsqu’un individu tombe malade ou souffre de problèmes psychiques, c’est qu’on lui a jeté un sort. On comprend alors qu’il est extrêmement difficile de mobiliser l’individu souffrant vers un mieux-être dans le cadre d’un travail en psychothérapie. En effet, il n’est pas responsable de ce qui lui arrive (de bien ou de mal) !
Toutefois, ce choc des cultures demeure à mes yeux quelque chose de très positif. Il m’impose une prise de recul sur mes propres conceptions, une certaine prudence dans ma pratique. De par les réflexions qu’il suscite, ce décalage culturel a également une incidence positive sur le travail de groupe, entre les soignants. Il en naît parfois des idées particulièrement innovantes ! De plus, pour tirer profit de ce partage d’opinions, je m’efforce de formaliser régulièrement certains outils. C’est-à-dire que je récapitule, par écrit, les différents outils que l’équipe soignante et moi-même employons au quotidien avec les patients, en précisant ceux qui semblent fonctionner et au contraire ceux qui semblent inefficaces. Il faut savoir que le Mali ne partage pas la même culture de l’écrit que l’Occident, et que de ce fait, peu de choses sont cristallisées noir sur blanc.

Quelles difficultés psychiques rencontrez-vous chez vos patients ?

Curieusement, je retrouve chez mes patients les mêmes tableaux cliniques que j’ai pu rencontrer en Suisse ou encore en Belgique. Nombreux sont les patients dépressifs, angoissés, anxieux. Quelques-uns souffrent de ce que nous pourrions qualifier de TOC (Troubles obsessionnels-compulsifs), d’idées obsessionnelles. Toutefois, si les signes cliniques demeurent sensiblement identiques à ceux que nous pourrions rencontrer en Occident, les raisons de ces difficultés sont quant à elles bien différentes ! La dépression naît par exemple bien souvent de l’incapacité qu’a un individu à exprimer ses besoins, à supporter le poids et la pression du groupe. L’individualisation – volontaire ou subie – d’un Malien peut faire l’objet de vives souffrances. Exemple : je reçois depuis quelque temps en consultation un homme que son épanouissement professionnel a contraint à se distinguer de son groupe d’origine, ce qui est pour lui douloureux. Le plus curieux est qu’en Occident, nous pourrions quasiment rencontrer la situation inverse : l’incapacité à s’épanouir individuellement et professionnellement peut être mal vécue par certains individus !

Qu’en est-il de la prise en charge psychologique des enfants à Bamako ?

Il y a malheureusement peu de structures ou d’organismes accueillant les enfants en souffrance à Bamako, et ce malgré un besoin manifeste, la situation étant déjà fort critique pour les adultes (il n’existe qu’un centre de psychiatrie et quelques psychologues pour tout le pays !). Parents et enfants se retrouvent par exemple rapidement démunis à l’annonce d’un diagnostic d’autisme. Car là, c’est le vide : peu d’informations, peu de réseaux de spécialistes, peu de prises en charge. Pour ma part, j’essaye de les sensibiliser en les mettant en relation avec d’autres parents partageant cette situation, ainsi qu’avec des spécialistes dont l’approche de la pathologie est encore différente de la mienne.

Dans le souci d’une meilleure compréhension de vos patients, vous êtes-vous sensibilisé à la culture malienne ?

Effectivement, c’est un impératif si l’on souhaite s’approcher au maximum du ressenti, du vécu des patients. Entre autres, mon apprentissage progressif du Bambara (langue nationale du Mali) m’a sensibilisé à la manière dont les idées, les choses sont exprimées. Cette langue a la particularité d’être riche en métaphores. Il est par exemple intéressant de constater que la dépression se dit ici « le cœur qui pleure ». Cette sensibilisation m’a permis d’affiner mes pratiques thérapeutiques en consultation.

Rencontrez-vous beaucoup de psychologues occidentaux à Bamako ?

Non, et le peu que je rencontre ne sont là que pour un temps limité. Il me semble que nous sommes actuellement deux ou trois, mais je suis le seul francophone.

A qui un psychologue occidental doit-il s’adresser s’il désire travailler dans l’humanitaire ?

Il existe différents organismes et ONG qui emploient des psychologues tels que le Comité International de la Croix Rouge ou encore Médecins Sans Frontières (dans lequel la santé mentale est intégrée aux programmes médicaux). Les ONG recrutent généralement des psychologues riches de deux à trois années d’expérience. Pour ce qui est de la pratique en libéral, il est vivement conseillé au psychologue de contacter directement les équipes qui sont sur place, afin d’évaluer au mieux les besoins de la population.

3 commentaires sur “Rencontre avec Maximilien Zimmermann, psychologue à Bamako

Ajouter un commentaire

  1. Super article !
    J’ai trouvé très belle la traduction de « coeur qui pleure » pour « dépression » en Bambara 🙂
    Et j’ai également trouvé vraiment intéressantes les oppositions entre les cultures malienne et occidentale, notamment en ce qui concerne les origines de la dépression !

  2. Bonjour, je sais que l’article date un peu mais Maximilien Zimmermann exerce t il toujours à Bamako. Je suis Française, IDE psy et je vis au Mali depuis 15 ans.J’avais un cabinet de consultation pendant quelques années à Tombouctou et depuis la crise j’ai travaillé pour des ONG et comme Maximilien le disait ce ne sont que des actions ponctuelles. depuis la crise les nombre de personnes en souffrance à encore augmenté et il y a aussi de sérieux cas de psychiatrie traités actuellement par des marabouts ou totalement isolés. Je compte ouvrir un cabinet de consultation à Bamako avec un médecin neurologue Malien et si Maximilien est encore au Mali prendre contact avec lui

    1. Bonjour, non malheureusement Maximilien n’exerce plus à Bamako depuis longtemps ! Il a poursuit ses aventures au-delà d’autres frontières… Aujourd’hui, j’ignore dans quel pays / quelle ville il s’est installé. J’en suis désolée. Belle continuation à vous ! Héloïse Junier

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :